Il pleut de nouveau dans la nuit, très très fort...
Premier test probant pour ma tente Hilleberg. Elle m'a coûté un bras mais je crois que je vais pas regretter l'investissement.
La nuit est longue, encore très claire en cette fin juillet. Je peux lire sans frontale.
Mes lectures sont entrecoupées par de nombreuses sorties pipi, conséquences d'un énorme stress lié à mes colites néphrétiques.
Je ne suis plus capable de dormir en extérieur sans que les souvenirs affreux de mon accident de 2010 ne me provoquent ces besoins incontrôlables d'aller pisser toutes les heures, d'autant plus qu'une nouvelle crise m'a terrassé cet hiver (un jour faudra que j'écrive un comparatif entre le traitement d'une même urgence en France et en Islande, c'est trop marrant).
Le Pendule de Foucault me gonfle aussi particulièrement. Je trouve qu'Eco prend un plaisir particulier à nous exposer sa sapience par des milliers de mots inconnus,histoire de se la péter face à la masse de ces lecteurs. Il est à la limite puant de vanité, bien loin de la qualité de ses autres romans, déjà ardus à lire.
Seul sous le glacier, enfin, je ne ressens plus le sentiment de solitude qui me prend à chaque fois que je suis entouré de l'agitation frénétique de mes semblables dans les lieux publics tels qu'aéroports ou autres gares, endroits où tu as la pleine conscience de n'être qu'une particule microscopique d'un monde qui t'échappe, où ton abscence passera inaperçue et ta disparition sans importance.
Dans mon nouveau monde de solitude totale, forcément je redeviens tout à coup super important, super fort.
Sensation évidemment illusoire mais tellement réconforte de se prendre un instant pour un demi-dieu. Pour les quatre prochaines semaines, je serai Achille, être puissant et invincible dont le talon sera les reins...
Au petit matin, je suis bien.
La remontée vers les premières neiges est aisée et la base du glacier est atteinte en un petit quart d'heure. Je vais monter par le Blesarjökull, émergence du glacier principal.
Le sol n'est pas trop mou. Je ne m'enfonce pas au-delà des chevilles dans le sable de la moraine devant le front de neige.
Plutôt qu'un glacier, il s'agit d'un gigantesque névé à la neige moyennement dure.
La pente n'est pas excessive mais je chausse toutefois les crampons et sors le piolet au cas où, histoire de dire que j'ai pas amené le bordel pour rien.
Il existe un énorme cratère, nommé Sindri (au fond à gauche sur la photo précédente) que j'avais repéré sur google earth au sommet du glacier, premier objectif du voyage mais le temps est très incertain en ce début de montée et le glacier est en train d'accrocher tous les nuages de l'atlantique nord.
Pas encore rodé cette année aux conditions islandaises et particulièrement prudent face à mes pulsions potentiellement kamikazes, je renonce au crochet vers la caldeira et continue en ligne droite par l'ouest d'Asgrindur, petite arête qui délimite le plateau du glacier au nord.
Derrière moi, je profite de vues sublimes sur l'Hekla.
Maintenant sur le plateau sous les sommets Ymir et Yma. J'avais quelques craintes de crevasses cachées sous la neige à cette altitude. Il n'en est rien. La surface est parfaitement sûre.
Le vent est plutôt fort. Les sommets accrochent les nuages. Je ne suis pas à l'aise à cette altitude déjà raisonnable pour l'Islande à 1100 mètres.
J'accélère le pas pour ne pas être pris dans le brouillard sur la glace.
Devant moi, les horizons s'ouvrent sur le Myrdalsjökull, l'Eyjafjallajökull et les montagnes de Þorsmörk, objectif de fin de parcours dans une petite quinzaine.
Vont vite les nuages, arghh!!! accélération du rythme.
Ca va, je vais du côté du beau temps, plein sud vers les Tindfjall (la pointe à gauche se nomme Tindur).
Le passage de sortie est à gauche du chainon... enfin, j'espère, je n'ai jamais trouvé aucune info de parcours par ici. Je suis là dans une démarche exploratoire, à inventer mon parcours au fur et à mesure des obstacles.
Pour l'instant, c'est vraiment pas compliqué tant que j'ai une bonne visibilité.
Abandon de l'objectif des sommets. Dommage mais c'est sans intérêt sous les nuages.
En face le Gigjökull par lequel avait dégueulé la lave de l'Eyjafjallajökull en 2010. Le lagon bleuté d'en bas si beau a disparu depuis l'éruption. Dommage mais c'est l'Islande et l'excès de sa nature. C'est par ses cataclysmes qu'elle est si belle, si unique. Mais oui, juste après une éruption, il reste toujours un paysage de désolation.
C'est quand même dommage que seuls les sommets soient bouchés.
Bascule au sud... Passage sous Tindur
Vallon de la Vestri-Botna.
Derniers pas sur la glace, vive sur la face sud contrairement aux neiges du versant nord.
La moraine est plane sous le glacier, donc l'eau de fonte ne file pas et il se forme un tas de mares qui rendent le sol très mou.
Le passage n'est pas agréable même si sans aucun stress.
En me retournant, la face sud de Ymir colorée de ryolithes orangées. J'espère plus bas réussir à progresser sur ses pentes.
Bon, le hic, c'est qu'il y'a un canyon entre la montagne et moi...
Et, euh... c'est vachement raide...
Dans l'axe du ravin, la montagne en forme de pince de crabe que l'on voit si bien quand on marche sur le Laugavegur: Einhyrningur.
Ce plateau suspendu juste sous le glacier à la pente plutôt modérée est absolument sublime.
L'idée de passer sur l'autre rive se désagrège au fur et à mesure de la descente.
Je ne vois aucun point aisé pour traverser.
Maintenant, plusieurs semaines après mon passage, je me dis que c'était peut être possible moyennant un peu de gaz mais ma retenue des premiers jours (je ne me suis engagé vraiment qu'à partir du jour 5 dans le ravin de la Ljosa) et la perte de l'habitude des pentes islandaises m'y ont fait renoncer.
Donc j'arrive à la confluence entre les deux botna où j'avais l'espoir qu'il soit facile de traverser.
Ben non, c'est pas bon.
Et me voici donc à longer la Gilsa (nom de la réunion des deux botna) vers le sud ouest, alors que l'objectif était de monter nord ouest.
Démarche exploratoire, tu fais pas ce que tu veux, tu t'adaptes.
Les courbes de niveau de la carte n'indiquaient pas un pareil canyon.
C'est la merde!!!
Je ne vois pas du tout comment je vais réussir à traverser. Si je dois aller jusqu'à la confluence avec la Markarfljot, je perds 5 bornes dans un sens avec un col imposant à franchir et une remontée sur la piste f261 d'au moins 7km, soit une journée complète de plus... pour revenir à 500 mètres à vol d'oiseau du point où je suis.
Et puis le coup de bol... juste 1km après... un petit ravin, Hestagil, permet de descendre au bord de la rivière pour la première fois depuis que j'ai quitté le glacier.
En plus coup de bol n°2, en face une petite arête bien raide qui semble praticable me permettra en deux coups de cuillère à pot de remonter sur l'autre rive et de reprendre le cours de ma marche dans le bon sens.
Alors, action... en 3 temps... descendre au bord de l'eau, super simple.
Traverser la Gilsa qui fait beaucoup de bruit avec un débit assez fort.
Elle n'est pas sans m'inquiéter. Finalement, ça passe bien, beaucoup moins de fond que je ne le pensais.
Remonter sur l'autre rive après réchauffage des pieds (qu'est ce qu'elle était froide!!!) est assez difficile, très raide mais beaucoup plus simple aussi que prévu.
Finalement, tout s'est super bien passé.
Il faut remonter maintenant tout le chemin perdu.
Sur la photo suivante, le passage... le gué tout au fond au niveau de l'îlot.
C'est marrant, je suis à quelques dizaines de mètres de la fin de mon parcours 2010. J'aime bien passer près d'endroits déjà connus, ça me donne l'impression d'être d'ici, presque islandais.
Pas loin de 16 heures.
Remonter maintenant mon km perdu vers le nord ouest. Je ne regrette pas ce tronçon avec canyon somptueux et la montagne Ymir et ses ryolithes au fond.
J'avais noté sur mes cartes cette entaille. J'avais même remarqué qu'en amont de la confluence, sur la branche est, l'eystri-botna donc (esystri=est, vestri=ouest, Nyrðri=nord, syrðdri=sud (c'est super simple l'islandais en fait, beaucoup moins à prononcer)... Je reprends, j'avais remarqué sur l'Eystri-botna un très très imposant canyon juste en dessous de Ymir.
Au lieu de passer en rive droite, on verra ça en rive gauche. Le chemin sera juste un peu moins compliqué.
En attendant, je profite des moutons et des cris des oiseaux au milieu de l'herbe par un crochet obligé un peu plus lon du cours d'eau.
Nouveau paysage, c'est top. Ma journée est trop variée.
Au fond, on voit quelques dentelles dans la montagne, c'est là qu'est le canyon fou.
Arrivée à la confluence des deux Botna. Il y'a deux heures, j'étais à environ 200 mètres de ce point.
C'est comme ça, c'est pas bien grave mais je suis en retard sur mes prévisions.
Ce soir j'aurai une journée et demi dans les dents, alors que je n'ai réellement commencé ma marche aujourd'hui.
Ce n'est pas dramatique mais si je continue sur ces bases, va falloir remodeler la fin du voyage (je garde le suspense de l'itinéraire biscornu que mon esprit qui l'est pas moins a concocté cette année).
On voit bien sur la photo mon itinéraire de descente au pied de Tindur tout en haut à gauche et l'impossibilité de traverser la Vestri dans sa partie basse.
En avant pour la terra incognita.
Toujours en rive gauche de la Eystri Botna, je vise un petit col un peu à l'écart de la rivière.
J'y laisse le sac et redescend au plus près des falaises.
L'endroit... c'est un bon truc de dingo. Kerhnukar.
Ca fait partie des plus beaux canyons qu'il m'ait été donnés (pas sûr de l'accord, profs de français, sortez vos stylos rouges, le doute m'assaille) de voir.
Des couleurs multiples, un encaissement et une étroitesse impressionnantes, le fracas de l'eau, les oiseaux qui nichent sur les parois.
Extrêmement spectaculaire, une petite soeur de la Markarfljot dans laquelle elle se jette d'ailleurs. Et ça à deux km à tout casser de la route.
Heureusement que le syndicat d'initiative n'est pas très actif. Ces merveilles restent vierges de trop nombreux regards.
Un sentier à moutons se fraye un chemin (je n'ose pas employer le terme draille en Islande) à travers la montagne, bien net, sans ambiguité dans la direction qui est mienne.
Quelle belle journée... au milieu des fleurs maintenant... je vais de surprises en surprises.
Kerhnukar vu par la porte arrière.
A chaque pas de plus, je me dis que j'aurais été en difficulté extrême sur l'autre rive si j'étais parvenu à traverser. Toutes les rivières affluentes côté Ymir sont très encaissées.
De mon côté, plus plat, c'est le club med.
L'idée suivante était de passer par un col, jokulskarð (vachement original comme nom = le col du glacier) au nord d'une montagne dont je trouve le nom rigolo, Vestrioxl.
Montagne soudain très grise, très austère et surtout après une journée aussi rapide, vive et tendue à la fin, je la trouve très très haute avec ses presques 1000 mètres d'altitude.
Je n'ai plus trop la foi pour la grimpette. D'autant plus que le chemin d'accès me semble ardu, loin d'être évident à trouver.
Il me faudrait y consacrer beaucoup de temps. A 18h ce n'est plus l'heure pour ce genre de jeu.
Je trouve à cet endroit un petit côté Lonsoraefi (voir récit 2011).
Vestrioxl est la montagne de droite coupée au fond de la photo.
Je me contente donc de basculer d'un vallon à l'autre en tentant de conserver une altitude constante.
Et je me retrouve dans la vallée de la Markarfjlot avec des vues bien connues au loin.
Le Myrdalsjökull (ici l'Entajökull) et les montagnes du laugavegur entre Emstrur et Alftavatn (le volcan de gauche est Hatafell).
On verra ça de plus près une autre fois, et même de trop près (quelle purge ce passage du laugavegur...)
Je m'efforce d'avancer un max sur cette partie facile pour gagner sur le trajet de demain.
Quand ma volonté dit stop, je n'ai pas le temps de dire à mes pieds de s'arrêter que je m'écroule lamentablement, totalement carbonisé par cette grosse journée à plus de 1000 de déniv.
Mais qu'est ce que c'était beau...
L'emplacement du bivouac n'est pas génial, mais bon, hein???
On fera mieux la prochaine fois... D'ailleurs si vous saviez les endroits de folie où j'ai dormi à venir...
Selon la grosse Mado, je dors à peu près en face du pont de la f261 sur la Markarfljot.
Je signe pour passer des journées comme ça pour le reste du voyage.
D'ailleurs, Il m'a entendu, ça va aller crescendo.
Toujours mieux, toujours plus beau...
Yessss!!!